Augmenter la durabilité grâce à un environnement de la connaissance
- Javier Trespalacios

- 5 juin 2019
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 7 mai
Edward Glaeser [1] affirme dans son livre Triumph of the City (2011) que le succès des villes repose sur les personnes qui les habitent et sur les interactions entre elles, où la densité urbaine facilite les rencontres, les conversations et les collaborations qui enrichissent l'apprentissage collectif et accélèrent la circulation des idées.
Pour Glaeser, la ville est « la plus grande invention de l’humanité » car elle constitue la forme la plus efficace d’interaction humaine pour générer et diffuser le savoir, en stimulant l’innovation et la productivité. L’histoire offre des exemples de la manière dont cette proximité a favorisé l’apprentissage et le progrès. À Milet, le commerce en mer Égée créa un environnement d'échanges entre Grecs, Égyptiens et populations d'Asie Mineure, d'où émergèrent les premières idées philosophiques. À Athènes, la vie urbaine s'organisa autour du dialogue, de l'argumentation et de la critique ; Socrate, Platon et Aristote firent du débat public un espace de raisonnement collectif. À Bagdad, la ville devint un centre du savoir réunissant des érudits qui traduisirent et réélaborèrent des textes grecs, indiens et persans, contribuant au développement de l'algèbre et à la transmission de la science antique vers l'Europe. À Florence, la proximité entre artistes, scientifiques et commerçants stimula des transformations dans l'art, la science et la pensée humaniste associées à la Renaissance. Plus récemment, la Silicon Valley reproduit ce même schéma : entreprises technologiques, universités et fonds d'investissement partagent un territoire, favorisant un flux d'idées qui propulse l'innovation dans les domaines des ordinateurs, d'internet, des réseaux sociaux et de l'intelligence artificielle [2].
À l'époque contemporaine, ce même modèle s'observe dans des villes comme New York et Boston, consolidées en tant que centres de la finance et de l'éducation ; Chicago, reconvertie en pôle de services et d'affaires (financiers, logistiques et commerciaux) ; et Bangalore, qui s'est imposée comme un centre des technologies de l'information, du logiciel et des services numériques. Dans tous ces cas, la concentration de personnes formées et qualifiées transforme la ville en un environnement d'échange, où la coopération entre universités, entreprises et centres de recherche, l'usage des espaces publics et la diversité sociale permettent aux talents de s'accumuler, de se partager et d'être mobilisés dans de nouvelles activités économiques.
Selon Edward Glaeser, New York est un exemple emblématique du triomphe de la ville (photo, Javier Trespalacios)
Ce processus génère ce que l'on peut décrire comme un « environnement de la connaissance » : un cadre dans lequel l'apprentissage, le savoir, la diffusion de l'information et l'innovation émergent du contact continu entre individus.
Un environnement de la connaissance pour promouvoir la durabilité
C'est dans ce contexte que naît le concept d'« environnement de la connaissance », où des personnes, dans un espace donné, quelle que soit leur formation académique, leur condition sociale, leur culture ou leur expérience professionnelle, acquièrent des connaissances de base sur un sujet spécifique, comme la durabilité, et disposent d'espaces favorisant des échanges organisés ou spontanés. Ce type d'environnement favoriserait une meilleure compréhension des objectifs communs et des processus de changement, permettrait d'identifier les actions de chacun, d'intégrer les pratiques d'autrui dans sa propre routine et de transformer le savoir partagé en un moteur qui convertit la compréhension et l'engagement en action concrète.
Cela pourrait s'appliquer dans des villes où les citoyens recevraient une formation de base en durabilité leur permettant d'identifier les actions qu'ils réalisent, de les partager et d'adopter celles que d'autres entreprennent, tout en participant et en débattant des objectifs locaux en matière de durabilité. Un exemple en est l'île de Samsø, au Danemark, où la participation active des habitants d'une région agricole a permis à leur communauté de devenir l'une des premières régions du monde dotée d'un système énergétique 100 % renouvelable — une réussite accomplie par des citoyens ayant reçu des informations de base sur l'énergie et bénéficiant d'un lieu de rencontre pour les échanges et la connaissance appelé Samsø Energy Academy (Trespalacios, 2019).
Samsø Energy Academy, visite d'une délégation de Pologne (Samsø Energy Academy, s. d.)
Dans ce cadre, une approche similaire pourrait être intégrée dans des villes comme Bâle, en Suisse, où il existe un programme officiel d'accueil et d'intégration pour les nouveaux résidents (Neuzugezogene / newcomers) intitulé « Neu im Kanton Basel‑Stadt ? » (Kanton Basel-Stadt, s. d.). Ce programme propose une séance d'introduction d'environ 1h30, organisée par le canton, expliquant les normes relatives aux déchets, les services de base, l'administration et les aspects pratiques et culturels pour s'orienter en Suisse et à Bâle, favorisant ainsi leur inclusion en tant que citoyens fonctionnels et non simplement comme « résidents administratifs ». Des bons pour des cours d'allemand gratuits sont également remis aux nouveaux résidents. À ce programme pourrait s'ajouter un module de formation de base sur la durabilité, lié à la gestion environnementale du territoire et à la participation citoyenne, faisant du processus d'intégration une porte d'accès à la connaissance et à la pratique de la durabilité en milieu urbain. Des cours de durabilité destinés à l'ensemble des habitants de la ville pourraient également être proposés, renforçant ainsi l'inclusion et l'égalité d'accès à la formation.
Le concept a été utilisé au niveau éducatif pour créer un « environnement de la connaissance en durabilité » [3] au sein d'un campus universitaire, dans le but de le rendre plus durable. Un cas a été documenté dans le cadre du projet pilote de l'Université del Norte [4], à Barranquilla (Colombie), où il était prévu que les étudiants de première année, lors de leur formation d'introduction à l'université, reçoivent, en plus de la présentation des services institutionnels — comme les bibliothèques et autres soutiens —, une formation de base en durabilité [5]. Dans cette même activité, ils devaient documenter une action ou un projet sur le campus, visible pour le reste de la communauté universitaire, et obtenaient en fin de parcours une certification validant leurs connaissances ; ce processus fut dénommé FAC (Formation‑Action‑Certification). Les résultats montrèrent un fort intérêt pour le sujet et le développement de projets concrets sur le campus ; le pilote devait conduire, dans un second temps, au personnel administratif et aux enseignants de l'université (Trespalacios, 2018).
Étudiants de première année de l'Université del Norte dans le processus FAC (UniNorte, IDS)
La méthode FAC (SUFORALL, s. d.) pourrait être appliquée dans les villes, où les citoyens reçoivent une formation de base en durabilité, réalisent une action durable dans leur environnement urbain et en accrédite la réalisation au sein d'un « environnement de la connaissance » favorisant la compréhension partagée et la participation active, en obtenant une certification que la ville peut utiliser pour attester qu'un certain pourcentage de la population est formé à la durabilité.
Les entreprises bénéficieraient également de la création d’un environnement de connaissance en matière de durabilité, car cela renforcerait leurs processus internes, encouragerait la participation de l’ensemble des employés et permettrait de rendre visibles à la fois les progrès collectifs et la contribution individuelle de chacun. Dans ce contexte, la méthode FAC (Formation‑Action‑Certification) offre une voie concrète de mise en œuvre : dans une première phase, les employés recevraient une formation de base en durabilité adaptée aux activités de l’entreprise (par exemple, la consommation d’énergie, la gestion des déchets ou les chaînes d’approvisionnement) ; ensuite, chaque employé ou équipe développerait une action spécifique dans son domaine de travail —telles que réutiliser les feuilles imprimées, éviter les gobelets jetables, utiliser des moyens de transport durables ou optimiser les processus afin de réduire la consommation d'énergie et la production de déchets— ; enfin, ces actions seraient enregistrées et certifiées en interne, générant des preuves tangibles de l’engagement organisationnel. Ce processus facilite non seulement la communication et la diffusion des pratiques durables par les employés eux-mêmes, améliorant ainsi l’image de l’entreprise dans un contexte où les consommateurs accordent une importance croissante à la durabilité (Harvard Business Review, 2019), mais il renforce également le sentiment d’appartenance, puisque diverses études montrent que les employés préfèrent travailler dans des organisations engagées dans ces valeurs (IBM Corporate Purpose Study, 2019). De cette manière, la durabilité cesse d’être la responsabilité exclusive d’un service spécifique et s’intègre à l’ensemble de l’organisation ; tout comme de nombreuses entreprises proposent des formations en sécurité industrielle aux nouveaux employés, elles pourraient intégrer des modules de durabilité selon l’approche FAC dans leur processus d’intégration et de développement continu.
« Tous les habitants de la planète devraient connaître la durabilité, sans distinction académique, sociale, culturelle ni d'expérience professionnelle », Suforall (Sustainability for all)...
Conclusion
Accroître les actions durables, dans la perspective de Glaeser, serait renforcé lorsque les villes, les entreprises et les établissements d'enseignement deviendront des environnements de connaissance actifs, construits sur l'interaction humaine, la proximité et la diversité. En intégrant l'apprentissage de base, l'action quotidienne et la certification des efforts, ces espaces parviendraient à transformer la durabilité d'un discours général en pratiques concrètes, mesurables et partagées, progressant pas à pas, avec des résultats visibles et cumulables dans le temps.
*****
La contribution aux Objectifs de Développement Durable (ODD)
L'application d'un environnement de la connaissance pour le développement durable et, plus spécifiquement, de la méthodologie FAC apporte une contribution aux ODD suivants :
ODD 4 – Éducation de qualité
L'environnement de la connaissance en matière de durabilité repose sur une formation de base accessible à toute la population, quel que soit son niveau d'éducation ou sa situation sociale. Le modèle FAC (Formation‑Action‑Certification) et l'idée même de certifier l'apprentissage informel se connectent directement à la cible 4.7, qui demande que tous les apprenants acquièrent des connaissances et des compétences pour promouvoir le développement durable.
ODD 8 – Travail décent et croissance économique
Dans le domaine des entreprises, cet environnement de la connaissance améliore le climat de travail, l'engagement des employés et l'image de l'organisation, en intégrant des pratiques durables dans les processus de travail. Cela s'aligne sur la logique de l'ODD 8, qui vise une croissance économique soutenue et un travail décent, en reliant durabilité, bien-être et développement économique.
ODD 10 – Réduction des inégalités
Le modèle repose sur un principe d'inclusion : la formation à la durabilité devrait toucher toutes les personnes de manière égale, quelle que soit leur origine, leur éducation ou leur condition socio-économique. Dans le cas de Bâle, avec les nouveaux résidents, il serait rendu visible que toutes les personnes ont la même opportunité d'accéder à des informations et à une formation de base en durabilité, ce qui contribuerait à réduire les écarts d'information et de participation, rejoignant la cible 10.2, qui vise l'inclusion sociale, économique et politique de tous les groupes.
ODD 11 – Villes et communautés durables
La proposition se situe dans la ville. L'objectif est que les citoyens comprennent et agissent au quotidien en matière de durabilité urbaine, ce qui répond à la cible 11.3, qui vise à renforcer la participation citoyenne à la planification et à la conception de villes inclusives, compactes et durables.
ODD 13 – Action pour le climat
Le modèle vise à transformer la formation de base en durabilité et les habitudes quotidiennes en actions climatiques concrètes et mesurables. En informant les citoyens sur les objectifs climatiques locaux, la cible 13.3 est renforcée, qui propose d'améliorer l'éducation, la sensibilisation et les capacités d'atténuation et d'adaptation au changement climatique.
ODD 17 – Partenariats pour la réalisation des objectifs
L'environnement de la connaissance fonctionne grâce à la collaboration entre municipalités, universités, entreprises, centres de recherche et citoyens. Cette coopération multisectorielle s'aligne sur l'ODD 17, qui promeut des partenariats mondiaux et locaux pour faire avancer l'Agenda 2030 et parvenir à un développement durable effectif.
Notes
[1] Edward Glaeser est un économiste américain et professeur à l'Université Harvard, spécialisé en économie urbaine. Ses travaux soulignent la manière dont les villes, à travers la densité et l'interaction humaine, favorisent l'innovation et la croissance économique. Glaeser soutient en outre que le développement urbain durable est fondamental, insistant sur l'importance de politiques promouvant des villes compactes et accessibles pour renforcer à la fois le bien-être environnemental et le progrès économique.
[2] Un bar de la Silicon Valley appelé Wagon Wheel est cité en exemple de la manière dont fonctionnait l'échange de connaissances dans cet environnement technologique. En fin de journée, ingénieurs, programmeurs et entrepreneurs s'y retrouvaient et, lors de conversations informelles, partageaient des problèmes techniques, des solutions, des informations sur de nouveaux projets et des contacts professionnels. Ce flux constant d'idées en dehors des espaces de travail contribuait à accélérer l'innovation et facilitait la création de nouvelles entreprises. Pour l'auteur, ce cas montre que beaucoup d'avancées ne dépendent pas uniquement du travail dans les bureaux ou les laboratoires, mais aussi de la proximité physique et des rencontres fréquentes entre personnes de talent.
[3] Le concept d'environnement de la connaissance en durabilité, proposé par Trespalacios (2018) dans son projet de doctorat à l'Université CEU (Espagne), postule que lorsqu'une population est informée et formée sur des sujets tels que l'énergie et la durabilité, l'échange de connaissances entre citoyens, institutions et entreprises facilite une meilleure compréhension des objectifs communs. Cet environnement favorise l'application plus efficace de politiques durables et de stratégies d'énergies renouvelables au sein de la population et du territoire, notamment dans les processus de planification énergétique durable.
[4] Le projet pilote a été réalisé conjointement avec les professeurs-chercheurs du programme de l'Institut pour le Développement Durable (IDS) de l'Université del Norte: Claudia Blanquicett et Germán Rivillas.
[5] Cours d'introduction au développement durable, dispensé à l'Université del Norte, à Barranquilla (Colombie):
Références
Glaeser, E. L. (2011). Triumph of the city: How our greatest invention makes us richer, smarter, greener, healthier, and happier. Penguin Press. https://www.penguinrandomhouse.com/books/307280/triumph-of-the-city-by-edward-glaeser/
Harvard Business Review. (2019). The elusive green consumer. https://hbr.org/2019/07/the-elusive-green-consumer
IBM Institute for Business Value. (2019). Corporate purpose study: How purpose‑driven companies create value. IBM. https://www.ibm.com/downloads/cas/EXK4XKX8
Kanton Basel‑Stadt. (s. d.). Neu im Kanton Basel‑Stadt ? Récupéré le 26 avril 2026, de https://www.bs.ch/themen/persoenliches-und-wohnen/zuzug-und-aufenthalt/zuzug-den-kanton-basel-stadt/neuinbasel
SUFORALL. (s. d.). Formation. https://www.suforall.org/formation
Trespalacios, J. (2018). Ambiente de Desarrollo Sostenible para generar innovación y un mejor desarrollo a la sostenibilidad. SUFORALL. https://www.suforall.org/es/post/ambiente-de-desarrollo-sostenible-para-generar-innovacion-y-un-mejor-desarrollo-a-la-sostenibilidad
Trespalacios, J. (2018). Plan de doctorado: Hipótesis para impulsar la sostenibilidad en las ciudades. Universidad CEU, España.
Trespalacios, J. (2019). Samsø: quand une communauté décide de son propre avenir énergétique. Suforall. https://www.suforall.org/post/samso-communaute-propre-avenir-energetique
Trespalacios, J. (2020). Le cas de l’île de Samsø : comment elle est devenue 100% renouvelable. Suforall. https://www.suforall.org/post/le-cas-de-l-ile-de-samso-comment-elle-est-devenue-100-renouvelable
Bonus track
Images de l’application de la méthodologie FAC à l’Universidad del Norte, Barranquilla (Colombie) ; présentation de projets des étudiants de premier semestre, également ouverts en ligne pour le grand public :
Étudiants de première année de l'Université del Norte dans le processus FAC (UniNorte, IDS)
Avis d’étudiants participants :




































Commentaires