Entre l’intention et l’action : Pourquoi il est difficile d’agir de manière durable
- Javier Trespalacios

- 14 juin 2019
- 8 min de lecture
Dernière mise à jour : 19 nov. 2025
Le manque d'actions durables parmi les individus et les organisations continue d'être un défi central dans l'avancement de la durabilité. Bien que la préoccupation environnementale ait augmenté depuis les années 1990, la distance entre ce que les personnes déclarent et ce qu'elles font effectivement reste importante. Diverses études scientifiques attribuent cet écart à des barrières psychologiques, cognitives et sociales qui affectent la prise de décisions environnementales, même lorsqu'il existe une connaissance ou une sensibilité à la crise écologique.
Actualisation temporelle (Temporal discounting)
L'« actualisation temporelle », formalisée par George Ainslie [1] (1975, 2001), explique pourquoi les conduites durables ont tendance à stagner. Ce phénomène psychologique reflète la tendance humaine à valoriser davantage les récompenses immédiates que les bénéfices futurs, générant un biais vers le présent. En matière de durabilité, cela conduit les personnes à privilégier le confort actuel — comme l'utilisation de l'automobile —, bien qu'elles sachent que ces décisions contribuent à des impacts environnementaux négatifs cumulatifs (Gifford, 2011 ; Hoffmann & Bazerman, 2007).
Jour de collecte de papier à Bâle, Suisse
Le biais vers le présent rend difficile des changements comme réduire la consommation énergétique, utiliser les transports publics ou adopter des habitudes de consommation responsables, car leurs bénéfices collectifs sont souvent perçus comme lointains et abstraits. Surmonter cette barrière nécessite des mécanismes qui relient l'action durable à des récompenses immédiates, telles que des incitations, une rétroaction positive ou une reconnaissance sociale (Fogg, 2003).
Dragons de l'inaction
Gifford [2] (2011) conceptualise les « dragons de l'inaction » comme un ensemble d'obstacles psychologiques et sociaux qui freinent les comportements pro-environnementaux, même chez des individus bien informés. Ceux-ci incluent :
Limitations cognitives : La difficulté d'accéder à, de comprendre et de traiter l'information pertinente sur les problèmes environnementaux peut conduire à sous-estimer leur gravité ou leur urgence.
Idéologies et comparaison sociale : Des croyances qui justifient l'inaction (« ce n'est pas ma responsabilité ») ou la perception que l'environnement social ne favorise pas le changement (« personne d'autre ne le fait ») affaiblissent la motivation personnelle.
Habitudes et coûts irrécupérables : Les routines établies et l'effort déjà investi dans des pratiques non durables renforcent des comportements difficiles à modifier.
Méfiance et perception des risques : Scepticisme quant à l'efficacité des mesures adoptées par les gouvernements ou les individus, et doutes sur la pertinence de ses propres actions.
Méta-conflits et priorités concurrentes : Dilemmes dans lesquels des défis personnels ou économiques déplacent la priorité des questions environnementales (Lorenzoni et al., 2007 ; Thøgersen, 2004).
Surmonter ces dragons nécessite des stratégies intégrales qui abordent simultanément les facteurs individuels et sociaux : fournir une information claire et accessible, encourager de nouvelles normes collectives, réduire les obstacles pratiques et valoriser les accomplissements personnels et communautaires en matière de durabilité. De cette manière, on peut impulser une transition effective du désir environnemental vers l'action réelle et soutenue.
Théorie du comportement planifié (TPB)
La TPB d'Ajzen [3] (1991, 2011) soutient que pour qu'une personne agisse de manière durable, elle doit avoir une attitude favorable (« recycler est bien »), percevoir des normes sociales positives (« ma communauté valorise le recyclage ») et croire que l'action est réalisable (« je peux le faire facilement »). S'il existe une barrière dans l'une de ces dimensions, l'intention d'agir s'affaiblit et la conduite est inhibée (Yuriev, Boiral & Guillaumie, 2020 ; Kim, Njite & Hancer, 2013).
Par exemple, une personne qui n'a pas d'information sur les points de recyclage disponibles ou qui détecte des difficultés dans le processus aura moins de disposition à recycler, même si son attitude est positive.
Théorie Valeurs-Croyances-Normes (VBN)
La théorie VBN, proposée par Stern [4], soutient que les valeurs personnelles (biosphériques [5], altruistes [6] ou égoïstes) et les croyances sur les dommages environnementaux activent des normes personnelles qui motivent l'action durable. Les personnes ayant des valeurs biosphériques, par exemple, développent un plus grand sentiment de responsabilité morale envers la protection de l'environnement, augmentant la probabilité de s'engager dans des conduites durables. Les interventions qui connectent valeurs et responsabilité éthique peuvent renforcer ce processus (Stern, 2000 ; Wynveen, Kyle & Sutton, 2015 ; López-Mosquera & Sánchez, 2012).
Ce modèle explique pourquoi il ne suffit pas d'informer ou de persuader : la motivation doit s'enraciner dans l'identité et les valeurs des individus pour promouvoir des changements durables.
Exemples pratiques d'application de théories dans des contextes réels
Les cadres théoriques sur le comportement durable n'offrent pas seulement des explications, mais aussi des outils utiles pour transformer les intentions en actions concrètes.
Dans le domaine individuel
Bien que de nombreuses personnes expriment des intentions favorables envers le recyclage, le manque d'infrastructure adéquate, des règles peu claires ou l'effort perçu bloquent leur action concrète. Les interventions réussies simplifient le processus : installer des points de recyclage accessibles, fournir des instructions claires et renforcer la norme sociale au moyen de messages qui mettent en évidence la participation majoritaire (Kim et al., 2013 ; Ajzen, 2011).
Dans une ville
Supposons une ville où la majorité reconnaît l'importance des transports publics, mais leur utilisation est faible. En appliquant la TPB, on identifie que le problème réside dans le faible contrôle perçu ; beaucoup de personnes croient que les transports publics sont peu accessibles ou inconfortables. Pour inverser cela, la ville peut :
Améliorer l'infrastructure (élargir les lignes, la fréquence), facilitant son utilisation.
Mettre en œuvre des campagnes qui communiquent des normes sociales positives (par exemple, « 70 % utilisent les transports publics pour aller au travail »).
Modifier les attitudes au moyen de témoignages qui soulignent les bénéfices et la modernité des transports publics.
Cette combinaison favorise l'adoption graduelle du comportement durable.
Dans une école
La faible participation étudiante aux journées de reboisement peut s'expliquer par la théorie VBN : les valeurs environnementales ne sont pas intégrées dans l'identité des élèves. Pour promouvoir l'action, on peut :
Incorporer des activités éducatives qui renforcent les valeurs biosphériques et altruistes.
Créer des rituels collectifs qui favorisent la réflexion sur les responsabilités environnementales et montrent des résultats visibles.
Encourager la norme personnelle au moyen de reconnaissances publiques des contributions écologiques (Ministère de la Transition écologique et du Défi démographique, 2020).
Ces actions génèrent un sentiment d'appartenance et d'engagement.
Dans une entreprise
Pour réduire la consommation énergétique, une entreprise détecte, à partir des dragons de l'inaction et de la TPB, qu'il manque d'information et de pertinence perçue. La solution inclut :
Former le personnel à l'importance de chaque action individuelle pour l'économie d'énergie.
Établir des incitations et reconnaître publiquement les équipes avec les meilleures pratiques, renforçant les normes sociales positives.
Faciliter l'accès aux technologies et aux processus qui augmentent le contrôle perçu pour appliquer des mesures durables (Gifford, 2011 ; Hoffmann & Bazerman, 2007).
Cette approche intégrale facilite la mise en œuvre soutenue de changements..
Conclusions
Les barrières psychologiques [7], cognitives [8] et sociales [9] sont des éléments clés pour comprendre le manque d'actions durables malgré les intentions déclarées. Des modèles comme la Théorie du comportement planifié et la Théorie Valeurs-Croyances-Normes fournissent des cadres pour concevoir des interventions qui abordent les facteurs d'attitude, normatifs et de contrôle.
Contrer les « dragons de l'inaction » implique de réduire la complexité et les coûts perçus, de renforcer les normes sociales et de générer des valeurs internes qui motivent l'engagement éthique. La durabilité n'est pas seulement un défi technique, mais un processus qui nécessite d'aligner les motivations individuelles avec des structures sociales qui facilitent et renforcent l'action.
En définitive, le succès réside dans la création d'environnements et de récits qui transforment la responsabilité environnementale en une habitude valorisée et accessible pour tous.
Notes
[1] George Ainslie est un psychologue américain reconnu pour ses études sur l'impulsivité et le contrôle de soi, particulièrement pour avoir formalisé le concept d'actualisation temporelle dans la prise de décisions.
[2] Robert Gifford, psychologue environnemental canadien reconnu pour son travail dans la compréhension des facteurs psychologiques qui influencent le comportement environnemental. Il est particulièrement connu pour avoir conceptualisé les « dragons de l'inaction », qui sont les barrières psychologiques et sociales qui empêchent les personnes d'adopter des conduites pro-environnementales, même lorsqu'elles ont de l'information et de la motivation pour le faire (Gifford, 2011).
[3] Icek Ajzen est un psychologue social polonais connu pour avoir développé la Théorie du comportement planifié (TPB, pour ses sigles en anglais). Né en 1942, son travail se concentre sur la compréhension de la façon dont les attitudes, les normes sociales et le contrôle perçu influencent l'intention des personnes de réaliser un comportement déterminé.
[4] Paul C. Stern est un psychologue environnemental américain, créateur de la Théorie Valeurs-Croyances-Normes (VBN). Ses recherches explorent comment les valeurs personnelles, les croyances sur les dommages environnementaux et les normes influencent l'adoption de conduites durables, offrant un cadre clé pour concevoir des interventions efficaces en faveur du comportement pro-environnemental.
[5] Valeurs biosphériques : Préoccupation et responsabilité pour le bien-être de l'environnement et de la nature en elle-même.
[6] Valeurs altruistes : Préoccupation et engagement pour le bien-être d'autres personnes ou de la société en général.
[7] Barrières psychologiques : Ce sont les peurs, croyances ou émotions qui rendent difficile l'adoption par une personne de comportements durables, comme la sensation que ses actions n'auront pas d'impact.
[8] Barrières cognitives : Elles se réfèrent à la difficulté de traiter, comprendre ou appliquer l'information pertinente sur les problèmes environnementaux, ce qui empêche de prendre des décisions informées.
[9] Barrières sociales : Ce sont les normes, valeurs ou pressions de l'environnement qui découragent les comportements durables, par exemple, la perception que « personne d'autre ne recycle ».
Références
Ainslie, G. (1975). Specious reward: A behavioral theory of impulsiveness and impulse control. Psychological Bulletin, 82(4), 463–496. https://doi.org/10.1037/h0076860
Ainslie, G. (2001). Breakdown of Will. Cambridge University Press. https://www.cambridge.org/9780521596947
Ajzen, I. (1991). The theory of planned behavior. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 50(2), 179–211. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/074959789190020T
Ajzen, I. (2011). The theory of planned behaviour: Reactions and reflections. Psychology & Health, 26(9), 1113–1127. https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/08870446.2011.613995
Fogg, B. J. (2003). Persuasive Technology: Using Computers to Change What We Think and Do. Morgan Kaufmann Publishers. https://www.sciencedirect.com/book/9781558606432/persuasive-technology
Gifford, R. (2011). The Dragons of Inaction: Psychological Barriers that Limit Climate Change Mitigation and Adaptation. American Psychologist, 66(4), 290–302. https://psycnet.apa.org/fulltext/2011-05935-002.html
Hoffmann, A. J., & Bazerman, M. H. (2007). Changing Practices on Sustainability: Understanding and Overcoming the Organizational and Psychological Barriers to Action. https://www.researchgate.net/publication/228472917_Changing_Practices_on_Sustainability_Understanding_and_Overcoming_the_Organizational_and_Psychological_Barriers_to_Action
Kim, Y., Njite, D., & Hancer, M. (2013). Anticipated emotion in consumers' intentions to select eco-friendly restaurants: Augmenting the theory of planned behavior. International Journal of Hospitality Management, 34, 255–262. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0278431913000505
Lorenzoni, I., Nicholson-Cole, S., & Whitmarsh, L. (2007). Barriers perceived to engaging with climate change among the UK public and their policy implications. Global Environmental Change, 17(3–4), 445–459. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0959378007000461
López-Mosquera, N., & Sánchez, M. (2012). Theory of planned behavior and the value-belief-norm theory explaining willingness to pay for a suburban park. Journal of Environmental Management, 113, 251–262. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0301479712004334
Ministerio para la Transición Ecológica y el Reto Demográfico. (2020). El colegio "La Pradera" de Valsaín, un "Centro Educativo Sostenible". https://www.miteco.gob.es/va/ceneam/carpeta-informativa-del-ceneam/novedades/centro-educativo-sostenible-valsain.html
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Yuriev, A., Boiral, O., & Guillaumie, L. (2020). Evaluating determinants of pro-environmental behaviors: A meta-analysis of the theory of planned behavior. Journal of Environmental Management, 268, 110670. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0301479719336131





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